Pour la plupart des gens, le jour de paie est un moment très attendu. Mais pendant des années, Wilmot K. Jackson l’a accueilli sans grand enthousiasme. Il savait que, même une fois son salaire versé, il lui faudrait encore plusieurs jours avant de pouvoir y accéder. Cela signifiait de longues files d’attente, des agences bancaires bondées et des imprévus, précisément au moment où il avait le plus besoin de son argent. Fonctionnaire au Libéria, il connaissait ce rituel par cœur. Les salaires quittaient la Banque centrale, transitaient par les banques commerciales, puis se perdaient dans un labyrinthe de retards. Il fallait parfois attendre trois jours avant que l’argent ne soit enfin disponible. Et même à ce stade, il fallait encore affronter les queues interminables dans des banques saturées, patienter des heures, sans aucune garantie de repartir payé ce jour‑là.
« Autrefois, je ne touchais jamais mon salaire à temps », se souvient Wilmot. « Il arrivait qu’on passe toute la journée à la banque sans pouvoir récupérer son argent et qu’il faille revenir plus tard. »
Ces retards étaient certes gênants, mais un événement en particulier lui a fait prendre conscience de toute l’ampleur du problème. Alors que son épouse était enceinte de leur premier enfant, elle a dû être admise en urgence à l’hôpital pour y recevoir des soins. À peu près au même moment, le gouvernement venait de verser les salaires des fonctionnaires, dont celui de Wilmot. Sur le papier, il avait de l’argent, mais il lui était impossible d’en disposer immédiatement.
Or, l’hôpital exigeait le versement immédiat d’un acompte avant de pouvoir commencer les soins. Désespéré, Wilmot a appelé sa famille et ses amis pour leur demander de l’aider à avancer les frais en attendant de pouvoir disposer de son salaire.
Des années plus tard, à la naissance de leur deuxième enfant, l’expérience fut tout autre. Son épouse l’appela depuis l’hôpital pour l’informer qu’il fallait de l’argent. Cette fois, Wilmot prit son téléphone. En quelques secondes, il transféra les fonds directement à l’hôpital via la solution d’argent mobile.
« Il n’y a eu aucun délai », raconte-t-il.
Ce moment, en apparence anodin, illustre une transformation bien plus profonde à l’œuvre au Liberia. En 2025, la Banque centrale du Liberia a accompli quelque chose de remarquable. En l’espace d’à peine 73 jours, le pays a conçu, développé et déployé un système de paiement instantané inclusif (« SPII ») à l’échelle nationale, connectant les deux principaux opérateurs d’argent mobile du Liberia via une plateforme interopérable unique.
Ce qui n’était au départ qu’une vision ambitieuse est rapidement devenue réalité grâce à l’étroite collaboration entre la Banque centrale du Liberia, AfricaNenda Foundation, l’intégrateur de systèmes ThitsaWorks et la Fondation Mojaloop. En travaillant main dans la main, les équipes ont relevé en temps réel les défis techniques, opérationnels et réglementaires, en veillant à adapter chaque composante aux réalités propres au Liberia.
Nous voulions bâtir un système capable de répondre aux besoins de l’ensemble des Libériennes et des Libériens. -Mamadee Jabateh, Spécialiste technique des paiements, Foundation AfricaNenda
Le premier cas d’utilisation portait sur les paiements de gouvernement à particulier (« G2P »). Pour des milliers de fonctionnaires comme Wilmot K. Jackson, les effets se sont fait sentir immédiatement. Là où il fallait autrefois des jours pour accéder à son salaire, il suffit désormais de moins d’une minute pour les fonds soient crédités sur les portefeuilles mobiles.
« Les enseignants n’ont plus besoin de quitter leur salle de classe. Le personnel infirmier n’a plus besoin de quitter les hôpitaux pour aller encaisser un chèque à la banque. Les agriculteurs peuvent désormais recevoir le paiement de leurs récoltes plus rapidement et de manière plus transparente », a déclaré l’Honorable Henry F. Saamoi, gouverneur exécutif de la Banque centrale du Liberia.
Le deuxième cas d’utilisation portait sur les transferts interopérables entre particuliers (« P2P »). Les familles peuvent à présent envoyer instantanément de l’argent à leurs proches, et les entreprises peuvent recevoir des paiements sans subir de délais pesant sur leur trésorerie.
Depuis son lancement le 16 décembre 2025, le système a traité plus de 3,1 millions de transactions, pour une valeur totale de plus de 30 millions d’USD. Son adoption continue de gagner du terrain, à mesure que le nombre d’utilisateurs progresse et que de nouvelles possibilités se dessinent.
L’Afrique ne souffre pas d’un problème de capacité. » Elle ajoute que « nous pouvons mettre en place rapidement des systèmes de paiement instantané inclusifs et les concevoir pour servir tout le monde. – Sabine F. Mensah, Directrice Générale adjointe de AfricaNenda Foundation
Pour autant, le chemin est encore long. Le Liberia prévoit ensuite d’introduire les paiements de particulier à gouvernement (« P2G »), afin de permettre aux citoyens et aux entreprises de s’acquitter de leurs impôts par voie numérique via la plateforme.
Pour Wilmot et des dizaines de milliers de Libériennes et Libériens, les bénéfices de cette transformation sont déjà bien réels. Ce système, autrefois défini par l’attente, est devenu un système offrant un accès instantané, davantage de commodité et de nouvelles possibilités.